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L'institut P*** à Bruxelles, un home géré par les services sociaux de la ville. Je parcours le secteur 6, je me fais inviter dans les chambres, je discute, j'interroge, je prends des photos. Untel me raconte son père musicien, membre de l'orchestre de Glenn Miller ; sa mère actrice – en fait artiste de cabaret ; son statut d’apatride : il a été déchu de sa nationalité américaine alors qu’il refusait de s’engager dans l’armée et partir au Vietnam ; il n’a jamais été naturalisé en Belgique. Tel autre me raconte son travail du mercredi et du samedi : faire la manche au Sablon, il me raconte comment il y va et en revient en taxi ; il me parle de son copain d’enfance un certains Jean-Philippe Smets, du père de celui-ci pour qui il faisait des travaux de cordonnerie ; il me parle beaucoup, explosion d’un sourire que rien ne semble pouvoir abattre. Et celui-là, R**, qui remplit des cahiers d’équations mathématiques du troisième degré – il ne parle pas spontanément, attend qu’on l’interroge, marque une distance avec ses compagnons ; ils l’appellent le comptable. Quand je lui demande ce qu’il a fait dans la vie, il me répond des études, des petits boulot de manœuvre aussi, mais surtout des études. Et puis Johnny, qui ne dit rien – quand il parle je ne le comprends pas. Johnny ancien ouvrier manœuvre pour une grosse entreprise de travaux publics ; toujours en train de rire, un visage lumineux, un magnifique vieillard. J’aime me trouver à côté de lui juste pour le regarder rire.


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Chambre 614. Deux résidents sont là. Monsieur Van G**, ancien chauffeur de taxi à Bruxelles ; il est malade, un rhume qui se transforme en une mauvaise bronchite ; il est sous assistance respiratoire – trop de tabac. Il me raconte sa famille qu’il ne voit plus, ses deux fils qu’il croise de tant en tant, rarement – des liens distendus qu’on ne cherche plus à renouer. Monsieur L**, ingénieur hydraulique et artificier à la retraite. Il était dans le pétrole, les forages, l’extraction. Il me raconte les points du globe où il a vécu, les Antilles, le Qatar, Israël – il insiste beaucoup sur Israël, y revient souvent, par la bande. Il me parle de la première guerre du golfe et de comment il s’est retrouvé là-bas pour éteindre les puits en feu. De sa fille pilote dans l’US Air Force, probablement en Iraq, il n’en est pas sûr ; son autre fille policière au Royaume-Unis – elle a quitté la police belge, parce que quand elle en arrêtait un il était dehors 4 heures après et qu’il fallait taper tous les rapports et recommencer. Ses filles il ne les voit plus beaucoup et ça ne semble pas vraiment lui manquer. Puis l’on parle, sans raison, de la politique belge qui l’exaspère – là rapidement le ton monte, on s’emporte, il faut arrêter.


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Lecture des journaux dans la salle de réunion du secteur 6 : un quinzaine de résidents et 4 membres de l’équipe soignante discutent des faits d’actualité ; l’important c’est que la discussion se poursuive, que le résident ne s’enferme pas, que la rencontre continue d’avoir lieu ; où l’on comprend comment parler c’est continuer d’être. Il est question d'une tuerie dans une école américaine, d’une violence qui semble s’installer sur le continent américain ; et puis de la constitution européenne, que l’on ne souhaite pas libérale mais bien sociale. On parle du Prince Rainier hospitalisé – Caroline, Stéphanie et Albert à son chevet : lorsqu’il y a une bonne tarte sur la table on aime bien de se compter pour savoir quelle sera la taille des parts. Applaudissements. Enfin l’horoscope, le clou de la lecture : un horoscope des amours à venir, de la vigueur retrouvée, des décisions à prendre pour s’engager vers de nouveaux horizons, des choix de vie à prendre à bras-le-corps ; demain c’est sûr, cette fois c’est sûr. Le plaisir d’être ensemble pour un heure ou deux, des choses qui se poursuivent.


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R**. Je m’assieds face à lui dans la cafétéria. Il lit un livre de mathématique, les équations différentielles. – Vous me disiez que vous avez toujours étudié …Oui, j’ai peu travaillé, quinze ans comme manœuvre ou comme aide manœuvre mais toujours étudié, des choses comme ça il pointe une page de son livre faire des études avoir des équivalences, des diplôme d’école, toujours une attestation d’une école qui dit que je poursuis des cours. C’est ma mère qui s’occupait de moi, qui m’entretenait. Maman travaillait comme vendeuse dans un magasin. Puis il me parle brièvement de la mort de son père, de sa sœur et de son frère. J’aimerai retourner vivre chez ma maman vous savez à deux dans la même pièce à cause du froid, l’hivers. Sa mère qui s’est remis en ménage dès la mort de son père, une inimitié évidente pour cet intrus. Ses déboires avec les femmes, son manque de chance dans la vie. Papa est venu vivre à Bruxelles pour ses enfants, pour que nous ayons plus de possibilités, mais je n’ai rien vu (…) retourner vivre à Nivelles. – Vous parlez peu avec les autres résidents …Oui je ne leur parle pas, je n’aime pas, je veux lire mes livres pour comprendre. Un voix posée et douce, une prestance évidente. – Je peux vous prendre en photo, faire une photo de vous là ?Non je n’aime pas la photo, je n’osai pas vous le dire hier mais non la photo non, je n’aime pas. R** m’intrigue, il m’appelle Monsieur, parfois se reprend et m’appelle Anthony ; il me vouvoie, marque une distance. Il est poli, très poli.

 

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Dame 1 – On en a pour longtemps ?
Dame 2 – Je ne sais pas, tu as tout le temps de toute façon, il n’y a rien d’autre à faire !
Dame 1 – Mais j’ai peur pour ma sœur !
Dame 2 – Mais non, elle vient après-midi ; d’abord on dîne.
Dame 3 – Qu'elle commence pas à scier celle-là !


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R**, 60 ans, ancien officier de marine. Je lui propose de participer à mon projet photo, il accepte immédiatement. Nous nous dirigeons vers sa chambre, nous y entrons ; il marque un temps d’arrêt, se coince entre son lit et la fenêtre ; je remarque quelques bande-dessinées, lui en parle mais il répond évasivement, gêné ; je lui demande si ma présence le dérange, mais il ne répond pas ; une infime tension commence à s’exprimer sur son visage, je lui propose de partir, il accepte comme soulagé ; le sentiment d’avoir forcé une porte pourtant entrouverte.

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– Tu es sortit combien de fois depuis deux ans que tu es là ? tu es allé combien de fois à l’étage en deux ans ? Peut-être quatre fois ?
– Oui, c’est ça, quatre fois, peut-être cinq.
– Vous allez descendre au spectacle aujourd’hui ? C’est un récital.
– Mais non, il va rester là, assis sur sa chaise, il ne va pas bouger !
– Oui. Oui, je vais rester, il y a la télévision.

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Jean Jean me raconte son fait de gloire : champion paralympique 1964, au Japon ; il est le meneur de l’équipe nationale belge de basket-fauteuil ; il me parle de la réception au Palais de Laeken, sa rencontre avec Baudouin ; les photos avec le Roi, les médailles, la coupe ; la fierté de ses parents, celle d’avoir porté une veste aux couleurs de la Belgique. Il ne reste rien de tout cela, les photos, les médailles, la coupe, tout a disparu dans les différents déménagements, les aléas d’une vie par trop mouvementée ; ne restent que les souvenirs et le sourire lorsqu’il parle de cette époque : il n’avait pas encore vingt ans.

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Chambre 619. R**, le fils d’un saxophoniste de Jazz et d’une artiste contorsionniste. Il faut prendre rendez-vous pour le rencontrer : toujours quelque chose à faire, toujours en activité, ne pas se laisser aller à la passivité. Tous les mardi, il fait des oeufs pour les résidents de trois secteurs ; il parcourt les couloirs avec une cuisine roulante et répond aux commandes passées la veille : œufs au plats ou œufs mollet, c’est selon. Les courses pour les autres résidents, les oiseaux dont il faut s’occuper – nettoyer les cages, les nourrir, changer leur bac d’eau ; le conseil des résidents dont il est membre actif : les plaintes adressées à la direction de l’institut – celles concernant la variété des menus proposés, celles relatives aux gênes occasionnées par les résidents d’autres secteurs (il me montre les différents courriers, tout un classeur) ; les activités de théâtre, les sorties… Il me raconte comment l’apathie d’un certain nombre de résidents l’attriste, comment il voudrait les remuer, leur faire faire …

Nous parlons de sa jeunesse, celle d’un enfant américain qui n’a jamais connu son père ; il devait le rejoindre aux Etats-Unis avec sa mère mais le voyage n’a jamais eu lieu. Celle d’un apatride déchu de sa nationalité car il ne veut pas faire son service militaire dans l’armée américaine et risquer de partir au Vietnam, c’était l’époque vous savez et moi je n’avais rien à faire avec eux, j’ai toujours vécu en Belgique. Et puis autours de vingt ans, Monsieur Loyal dans un cirque, le Cirque Piste : une vie itinérante, des tournées à l’étranger. Il a vingt-cinq ans quand sa mère le rappelle pour s’occuper d’elle, commence alors une vie plus classique de commis de cuisine, un mariage, un enfant, un divorce, les liens filiaux qui se distendent, et puis l’accident cardiovasculaire, la préretraite et la structure médicalisée. 58 ans. Maintenant il envisage de repartir puisque son état le lui permet, partir vivre avec un cousin, quitter une structure qui le stresse.

10

– Vous pourriez me montrer vos clés ?
– Mes clés ?
– Oui oui, je voudrais les prendre en photos.
– Je les tiens dans la main ? Comme ça ?
– Oui, dans vos deux mains.
– Et pourquoi vous photographiez mes clés ?
– Je crois qu’elles vous représentent parfaitement ; je crois vous reconnaître dans ces clés. Ce besoin d’activité, toujours une chose à faire, vous possédez les clés d’un tas de portes et vous ne voulez pas vous laissez enfermer ici, dans la vieillesse, dans l’image qu’on en a. Et puis vous êtes le seul résident à avoir un trousseau de clé, et ça c'est significatif, non ?

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– J’ai eu beaucoup d’emplois différents ; quand j’étais jeune je faisais des jouets dans une entreprise, j’ai fais le lapin pour la naissance du Roi.
– Albert II ?
– Oui oui, pour Albert II. Le lapin était beaucoup plus grand que lui. Et puis un cheval à bascule aussi.
(…)
– Oh la marolles je connais bien vous savez, j’y allais pour aller danser ; le tango, la valse, rue Haute. Une fois je n’y suis pas allée pendant deux mois et il y avait une nouvelle danse, je l’ai apprise en une journée.
(…)
– Vous aimez être ici ?
– Oui, c’est moi qui l’ai choisi, je connais bien ici, mon père y était jardinier, j’y venais quand j’étais petite, j’ai été à l’école à côté, mes deux enfants aussi.
– Pourquoi êtes vous venu ici ?
– L’année dernière en février je suis tombée chez moi, sur le dos, je n’ai pas pu me lever, je suis restée comme ça deux jours, sans boire ni manger, c’est mon fils qui m’a trouvé. On m’a emmenée à l’hôpital et là j’ai demandé à être placée ici. J’étais loin vous savez, les médecins m’ont dit qu’une nuit de plus, seule sur le dos, et j’était morte.
– Cela vous fait peur, la mort ?
– Oh non pas du tout, je l’attends.
(…)
– Que faites-vous toute le journée ?
– Je joue avec mes pouces.

(…)
– Vous voulez me prendre en photo debout, que je me lève pour une photo ?
Elle bloque les roues de son fauteuil, tourne sa table de chevet et lentement s’extirpe de sa charrette ; elle est debout, je fais la photo. J’aimerai en faire une seconde, mais elle ne m’en laisse pas le temps, elle se rassied ; je ne lui demande pas de rester debout. Elle a un sourire fier qui forme son visage ; la photo est belle mais unique, je la lui donne, je lui rend sa victoire.

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Un homme élégant ; ancien propriétaire d’un hôtel-restaurant ; il me montre sa carte des menus, sa carte des vins, qu’il garde depuis qu’il a cessé son activité en 1974. – Pourquoi avoir gardé ces cartes ? – C’est si on me demande vous savez, si on parle d’un vin. – C’est tout ce qu’il vous reste, vous n’avez rien d’autre ? – Quelques photos, mais plus grand chose, on m’a tout volé vous savez… Comme de nombreux autres résidents, c’est un AVC qui l’a conduit là : il me donne la date de son accident, le nom du premier hôpital où il a été conduit, le numéro de la chambre ; le nom et les numéros de chambre des deux autres hôpitaux où il a séjourné avant d’arriver à l’institut P**. Il me donne les différents numéros de chambre qu’il a occupé ici ; tout cela de manière automatique, un enregistrement sonore. Il répètera plusieurs fois ces informations, toujours dans le même ordre et toujours avec le même ton : une sorte d’urgence dans la voix, une nécessité de lâcher ces informations, de s’en débarrasser, mais pour mieux y revenir.